Capture d’écran 2026 08 03 à 11.25.39
#Cooperation #Economie #Espagne #Immigration #Migrants #MAROC
Denys Bédarride
Aujourd'hui Dernière mise à jour le Lundi 3 Août 2026 à 11:30

Les dizaines de milliers de jeunes marocains qui ont forcé la frontière de Ceuta en Espagne les 30 et 31 juillet, ne fuyaient pas une économie en ruine ou un de ces pays d’Afrique subsaharienne présentés comme mal gouvernés. Ils quittent l'une des six premières économies d'Afrique, première en termes d’industrialisation selon la Banque africaine de développement, et c'est précisément ce que le continent devrait observer avec beaucoup d’attention.

L’actualité économique au Maroc ne tourne pas vraiment autour de questions de caisses vides ou d’un État défaillant. Près de 150 milliards de dollars de PIB, un secteur automobile devenu le premier poste d’exportation avec plus de 115 milliards de dirhams en 2024 et environ 700 000 véhicules par an, un port, Tanger Med, relié à plus de 180 ports dans le monde. Le royaume a fait, presque à la lettre, ce qu’on recommande aux économies africaines dans les plans de développement.

C’est là que le mécanisme de Ceuta se dévoile. La recherche sur le revenu et la migration décrit une courbe en cloche : les départs augmentent avec le développement et s’infléchissent seulement vers 5 000 dollars de revenu par habitant, ne se retournant qu’autour de 10 000, selon les travaux de l’expert Michael Clemens. Le Maroc, à près de 10 000 dollars en parité de pouvoir d’achat, est assis au sommet de cette courbe : le point où la pression initiale est la plus forte.

Capture d’écran 2026 08 03 à 11.25.21

Ce n’est pas une excuse, c’est l’inverse. Si, comme on le constate une fois de plus, la croissance nourrit mécaniquement l’envie de partir chez plusieurs personnes pendant toute une phase, anticiper la situation dans les politiques de développement n’est plus une option : c’est une obligation.

Trois niveaux se détachent. Aussi surprenant que cela puisse l’être, Michael Clemens démontre que le développement donne à ceux qui le souhaitent, les moyens de partir . La capacité du marché du travail à absorber la demande détermine si ces moyens deviennent réalité. Les voies légales de l’immigration déterminent si cette volonté se termine dans un avion ou sur l’eau.

Au deuxième niveau, l’arithmétique marocaine est froide. En 2025, l’économie a créé 193 000 emplois et le chômage est passé de 13,3 % à 13 %. Mais celui des 15-24 ans est monté de 36,7 % à 37,2 %, et le sous-emploi de 1,08 à 1,19 million de personnes selon des données du Haut Commissariat au Plan. La croissance crée des emplois pour certains, mais elle n’en crée pas assez ni assez vite pour la génération qui pousse à la frontière. Le sommet de la courbe et le trou dans l’emploi des jeunes ne se corrigent pas l’un l’autre : ils s’additionnent.

Sur le troisième niveau, l’Europe a choisi pour tout le monde. L’essentiel des financements migratoires versés au Maroc depuis dix ans est allé au contrôle des frontières, presque rien à l’ouverture de voies légales de travail. On a payé pour retenir, pas pour organiser. Bilan de deux jours à Ceuta : au moins dix-huit morts et l’armée espagnole déployée dans l’enclave.

Le Maroc a ses circonstances : la sécheresse affaiblit l’agriculture, et Rabat s’est engagé à reprendre les entrants. Rien de tout cela ne change l’arithmétique de l’emploi des jeunes. Chaque année, douze millions de jeunes Africains arrivent sur le marché du travail pour environ trois millions d’emplois formels. Le continent entre dans la zone que le Maroc traverse aujourd’hui — avec des outils moins performants. Donc au-delà de l’émotion, ou même de la moquerie, Ceuta parle à l’Afrique, à l’Europe, mais aussi invite à une vraie solidarité économique mondiale.

Capture d’écran 2026 08 03 à 11.25.31

Réagissez à cet article

Vos commentaires

Rejoignez la discussion

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *