Dans une période dévastatrice pour les économies de la zone, la Jordanie fait figure de singularité régionale. Les métriques depuis le début de l’année 2026 sont relativement positives, à l’image du taux de croissance de +2,9 % au T1 en glissement annuel, un taux dépassé seulement trois fois au T1 depuis 2010 : en 2012 (+3,3 %), l’afflux de réfugiés syriens a stimulé la demande de logement, de biens et services et a entraîné un flux d’aide internationale, en 2014 (+3,5 %), politique budgétaire expansionniste et 2023 (+3,5 %), rebond post-pandémie.
Toutefois, les séquelles de la guerre sont déjà tangibles pour les paramètres les plus fragiles du modèle. Le tourisme, par exemple, enregistre au premier semestre (S1) une baisse du nombre de visiteurs (-4,3 %) et des recettes (-5,3 %). En parallèle, les mesures engagées par les autorités pour contenir l’inflation (+2,03 % au S1) pèsent sur les finances publiques. Les dépenses courantes ont en effet augmenté de +8,2 % sur les quatre premiers mois de l’année, tandis que la hausse des recettes, imputable à 99 % à des dons étrangers, peine à suivre (+2,25 %).
La réalité s’avère néanmoins plus inquiétante, avec une économie en mode « crise permanente ».
Depuis 2000, la Jordanie a connu pas moins de 14 crises majeures, faisant de la gestion de l’instabilité la principale politique économique. Si le pays a su développer une résilience à court terme, il peine à en tirer un dynamisme durable. Cette crise devrait ainsi, une nouvelle fois, rendre la cible de 3 % de croissance inatteignable pour 2026. Selon le scénario de base du FMI, qui prévoyait la fin des perturbations liées à la guerre mi-2026, la croissance devait atteindre +2,7 %.
D’après le scénario 2, plus défavorable – en vertu duquel les perturbations perdureraient jusqu’à la fin de l’année – elle devrait s’élever à +1,8 % seulement. Les crises continuent par ailleurs de creuser les déficits jumeaux. D’une part, la forte dépendance aux importations et l’instabilité des revenus entrants (tourisme, revenus de la diaspora) ont pour effet de dégrader le déficit courant : -7,4 % du PIB en 2026, selon le scénario de base, -7,9 % selon le scénario 2.
D’autre part, le déficit budgétaire devrait dépasser les -4,6 % du PIB en 2026 prévus par le scénario de base, creusé par la hausse des coûts énergétiques et la nécessité de préserver les aides sociales. A cet égard, selon l’ONU, la Jordanie devrait consacrer l’équivalent de 0,69 % de son PIB à la protection des populations vulnérables face aux répercussions du conflit, soit l’effort budgétaire relatif le plus élevé parmi les pays arabes.
L’assainissement des finances publiques constitue, d’autant plus dans ce contexte, un défi de taille pour le pays, et ce alors que les dépenses publiques sont en grande partie incompressibles, résultat des rigidités des salaires du secteur public (16,5 % des dépenses totales) du paiement des intérêts (18 %) et des transferts sociaux (21,6 %). L’endettement se maintient ainsi sur une trajectoire ascendante, et même le scénario 2 du FMI, qui prévoit une dette à 84,6 % du PIB en 2026 (contre 82,5 % du PIB dans le scénario de base), semble optimiste.
Selon ce scénario en effet, une révision à la baisse de près d’un point de croissance ne se traduirait que par une hausse de deux points du ratio de dette publique. Aussi, les besoins de financement de la Jordanie atteignent des niveaux critiques, estimés à 3,3 Mds USD pour 2026 soit +31 % en g.a.
Deux perspectives s’ouvrent dès lors pour l’économie jordanienne :
1/ prolonger le modèle actuel à crédit – prudence budgétaire, croissance atone et dette grandissante – qui semble dorénavant inadapté face au bouleversement que connaît la région
2/ engager des réformes ambitieuses pour saisir le changement de paradigme post-conflit, en relançant l’investissement privé, se libérant de l’aide internationale et ainsi exploiter pleinement le potentiel de croissance.
Source Ambassade de France en Jordanie
Réagissez à cet article