En exclusivité, Ecomnews Med a pu interroger la fameuse blogueuse Sarah Ben Hamadi. Six ans après la Révolution de Jasmin durant laquelle le Web a été un éléments essentiel, elle nous dévoile son regard et son analyse sur la Tunisie d'aujourd'hui. En fine observatrice elle souligne les incohérences mais aussi les atouts d'un pays en mutation.
Ecomnews Med : Sur quels sujets avez-vous commencé à écrire ? Quelles sont les principales raisons qui vous ont poussé à prendre la plume ?
J’étais encore étudiante quand j’ai lancé mon blog. La blogosphère tunisienne était une sorte de défouloir, on y trouvait des sujets, des informations et des débats qui n’existaient pas dans la presse totalement verrouillée et sous contrôle à l’époque.
Sur mon blog; j’écrivais essentiellement des sujets liés à la société tunisienne, et quand je parlais de politique ou du pouvoir en place, j’usais de métaphores, pour éviter la censure. A cette époque, le web était surveillé, et on filtrait et censurait par mot clés, alors j’évitais d’utiliser les termes « censurables » comme « Ben Ali » ou « dictature ». Mon blog a quand même fini par être censuré en mai 2010.
Vous écriviez déjà sous le régime de Ben Ali. Pensez-vous que le bloggueur tunisien a un rôle particulier à jouer dans la société actuelle ?
Tout le monde a un rôle à jouer dans la société actuelle, qu’il soit blogueur ou pas. Les blogueurs ont brisé le silence sur la toile, quand la presse était verrouillée. Sous Ben Ali, leur ennemi était commun, le régime autoritaire.
Après la révolution, on s’était rendu compte que les blogueurs ne constituent pas une entité homogène et ont des sensibilités et des idéologies différentes. Il n’est plus possible de parler d’eux comme une entité homogène ayant les mêmes objectifs.
Aujourd’hui la parole est libérée, et les réseaux sociaux facilité la circulation de l’information et la mobilisation des gens. Mais pour être un vrai acteur du changement, il faut passer de la simple dénonciation ou critique à la construction. Et là, c’est le rôle de tous; blogueurs, entrepreneurs, juristes, fonctionnaires, hommes d’affaires, société civile, etc.

Etes-vous affiliée à un parti politique ? Si ce n’est pas le cas, pour quelles raisons ?
Au lendemain de la révolution j’ai été tentée de m’engager dans un parti politique. Près de six ans plus tard, je ne le suis toujours pas. Je suis plus ou moins proche des idées de certains partis, mais je ne m’y retrouve pas totalement.
Et comme je n’ai pas l’habitude de faire les choses sans conviction, je préfère rester un électron libre pour le moment. Et puis, le paysage politique tunisien n’est pas encore tout à fait stabilisé, je pense que cela mettra un peu de temps.
Suite à sa transition démocratique, la Tunisie est désormais reconnue pour sa liberté d’expression. Quelle est votre opinion sur la liberté d’expression dans le pays ?
La liberté d’expression est acquis de la révolution, mais c’est un acquis qui reste fragile. Il y en a qui estiment qu’on abuse de cette liberté d’expression et qu’il y a des dérives, d’autres qui au contraire estiment que ce n’est jamais assez.
Tout cela est nouveau en Tunisie. Pendant longtemps, le pouvoir politique à mis en place une équation malsaine: on vous prive de liberté pour garantir votre sécurité. Et c’est une idée qui tend à refaire surface chez certains, notamment lors des crises sécuritaires. Mais en réalité, ce n’est pas un choix à faire, ni à négocier. Liberté et sécurité sont des droits que l’Etat est tenu de garantir à tous ses citoyens.

Le mois dernier, la conférence internationale Tunisia 2020 dédiée au développement économique a suscité l’intérêt d’un grand nombre d’investisseurs internationaux. Selon vous, quelles ont été les principales avancées économiques de cette évènement ?
Cet événement est essentiellement une action de communication avec pour objectif affiché: remettre le site Tunisie sur la carte de l’investissement. Nous avons traversé 5 années très difficiles, entre une transition politique plus longue que prévue et des problèmes sécuritaires imprévisibles, l’économie tunisienne a beaucoup souffert: la dette a exposé, la masse salariale a doublé, le nombre de chômeurs a augmenté et les investisseurs étrangers sont partis ailleurs.
Tunisia 2020 a permis de rappeler que la Tunisie est toujours là, que c’est un pays qui regorge d’atouts, et qu’elle n’est pas plus menacée qu’un autre pays. En présentant plus d’une centaine de projets lors de cette conférence, l’idée était aussi de dire que la Tunisie n’a besoin de prêts ou de dons mais d’investissements.
Je pense qu’il faudra attendre encore un peu avant d’évaluer les retours économiques de cette conférence, mais elle a du moins permis d’insuffler un vent d’optimisme et de renouveau autour de la Tunisie. Il faudra capitaliser dessus.
Entre le discours du Premier ministre français d’alors Manuel Valls à la cérémonie d’ouverture de la Tunisia 2020 et la rencontre entre Youssef Chahed et François Hollande en Novembre dernier, que pensez-vous des relations bilatérales entre Tunis et Paris ?
La France reste le premier partenaire économique de la Tunisie. Manuel Valls a annoncé la conversion d’une partie de la dette en investissements lors de son discours à Tunisia 2020, ainsi qu’un engagement de l’Agence française de développement (AFD) de 250 millions d’euros annuels jusqu’à 2020.
Les deux pays font également face à des défis sécuritaires similaires et une coopération dans ce domaine a été renforcée. De toute évidence, les deux pays tiennent à garder une relation privilégiée.
Quels sont, d’après votre expérience et vos connaissances, les atouts de la Tunisie sur lesquels elle pourra s’appuyer pour son redressement ?
La Tunisie reste toujours un pays compétitif avec beaucoup d’atouts, et quand je dis atouts, je ne parle pas uniquement de la main d’oeuvre qualifiée pas chère, mais aussi une population jeune et éduquée, un climat propice, et désormais un pays libre et démocratique.
Sans oublier son excellent emplacement géographique ; au coeur de la Méditerranée, aux frontières de l’Europe, elle représente aussi la porte d’entrée de l’Afrique. Avec de la volonté et du travail, la Tunisie peut non seulement se redresser, mais aussi devenir un hub économique régional.
Pour en savoir plus l’économie de la Tunisie, découvrez notre vidéo sur les chiffres clés du pays :
Réagissez à cet article