Comment lutter contre le terrorisme islamiste ? L'exemple du Maroc
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Denys Bédarride
mardi 31 décembre 2019 Dernière mise à jour le Mardi 31 Décembre 2019 à 09:34

Problème de sécurité du 21ème siècle, le terrorisme islamiste n’a épargné aucun des cinq continents au cours des deux dernières décennies. Que ce soit dans les pays occidentaux, orientaux, à majorité musulmane ou non, le phénomène s’inscrit dans une dynamique visant à radicaliser la pratique de l’islam tant à travers la perpétration d’attentats meurtriers, que par la propagation des idées radicales.

De la même manière, que ce soit en France, en Allemagne, en Belgique, au Royaume-Uni, en Italie ou encore au Danemark, l’Europe est confrontée depuis des mois au retour des enfants, épouses et soldats de Daesh.

Or, le vieux continent n’est pas le seul à devoir faire face à cette question épineuse : les pays du Maghreb sont également concernés, à l’image de la Tunisie et du Maroc qui ont développé par ailleurs des approches différentes de gestion du phénomène.

Or, si le nombre d’attaques terroristes islamistes s’est multiplié partout dans le monde durant la dernière décennie, le royaume chérifien n’a connu aucun attentat depuis ceux perpétrés à Marrakech en 2011.

Le Maroc constitue-t-il à ce titre une exception en matière de gestion du fait religieux ?

Sophie de Peyret, chercheur associé à l’Institut Thomas More, tente de répondre à cette question en analysant la manière dont le pays “s’empare des problématiques contemporaines liées à l’islam

Institutionnaliser pour un islam apaisé

Sous l’appellation “Nation et religion : l’expérience marocaine”, la publication décortique ainsi les préceptes de ce modèle singulier de politique religieuse et cherche à comprendre “dans quelle mesure ces particularités concourent à assurer un pôle de stabilité politique et religieux dans la région et au-delà”.

Première particularité citée par la chercheuse : l’identité religieuse marocaine serait basée sur un Islam dit “du juste milieu” ou « wasatiyya ” et définie par un triptyque conceptuel composé d’une école juridique malékite qui représente l’orthodoxie sunnite, d’une école théologique Acharite et d’une école de fraternité, le soufisme.

Il s’agirait là d’un modèle unique qui échappe aux étiquettes idéologiques classiques. Posé depuis la naissance de l’Etat marocain ce triptyque aurait permis au Maroc, selon l’étude, de se forger « un socle doctrinal solide, à la lecture mesurée et islamiquement orthodoxe ».

La spécificité du royaume résiderait également dans son architecture politico-religieuse. A la fois monarque et commandeur des croyants, (“Amir Al Mouminine”), le roi Mohammed VI conjugue les autorités spirituelle et temporelle. Consacrée par la Constitution du Maroc, la commanderie implique que le roi constitue la plus haute autorité sur plan religieux, garant du respect des principes et normes de l’islam sur le territoire et au-delà même des frontières du royaume.

Sécuriser et déradicaliser

Au delà des aspects idéologique et institutionnel, si l’on peut citer le modèle marocain parmi les exemples de réussite en termes de gestion du fait religieux, c’est également en raison de sa capacité à lutter contre l’extrémisme religieux et l’ignorance.

Les attentats de Casablanca de 2003 ont mis au jour “la nécessité de restructuration des services de sécurité” selon la publication.

Dès lors, le régime a procédé au regroupement des structures, à une réorganisation hiérarchique, et à la mutualisation des moyens d’information. S’inscrivant dans cette dynamique, le Bureau Central d’Investigation Judiciaire (BCIJ) a été mis en place avec pour objectif le démantèlement des foyers de radicalisation et des cellules terroristes.

Ainsi, Sophie de Peyret indique qu’en 2018, les services de securité marocains auraient “vigoureusement ciblé et arrêté 71 personnes” et “démantelé plus de 20 cellules terroristes qui prévoyaient d’attaquer diverses cibles

Au delà de l’aspect purement sécuritaire, le pays a entrepris des mesures visant à lutter contre la radicalisation, à l’image du programme “Musalaha” instauré dans les prisons et dont l’objectif est de réconcilier les détenus avec l’islam modéré.

Ce programme s’adresse autant aux salafistes et djihadistes condamnés pour terrorisme que pour les détenus “susceptibles de céder à la radicalisation”.

Encadrer les discours

En outre, les attaques de 2011 ont en lumière plus que jamais la problématique de l’éducation qui joue un rôle capital dans la prévention de la radicalisation de la société. Imposer un discours modéré tout en maîtrisant la diffusion des idées salafistes : le défi est de taille pour les pays du Maghreb.

Or, le Maroc compte entre 52 000 et 53 000 mosquées dans lesquelles les prêches du vendredi sont donnés par les imams. Ainsi, afin de s’assurer de la diffusion et la pérennité des idées et pratiques prônée par la wasatiyya, un décret royal créé en 2006 la Rabita Mohammadia des Oulémas.

Il s’agit, justement, pour cette instance de “concilier les prescriptions de la Sharia islamique avec les principes de l’islam du juste milieu”. De fait, la Rabita est garante de l’homogénéité des discours prônées par les imams sur l’ensemble du territoire.

D’autre part le parti islamiste Justice et Développement (PJD), à la tête du gouvernement marocain depuis 2011, s’est engagé depuis son accès au pouvoir dans la « voie pragmatique d’une certaine sécularisation ».

Le parti, qui affirmait publiquement pourtant son intention d’islamiser la société et d’appliquer la loi islamique dans le pays, se définit, depuis les attentats de Casablanca, comme un parti non religieux et séculier mais à référence islamique. Le PJD reconnaît également la Commanderie. De manière globale, le royaume s’est lancé dans un processus de sécularisation de ses structures.

Du soft power religieux

Terre de rencontres, carrefour des civilisations et des religions, le Maroc a su asseoir sa place de stabilisateur religieux dans la région à travers un soft power religieux qui lui est particulier.

Le coup de maître de cette diplomatie religieuse serait, selon l’étude, la création en 2004 de l’Institut Mohammed VI pour la formation des imams morchidines et morchidates (des prédicateurs et des prédicatrices) au sein duquel les étudiants bénéficient d’un enseignement conforme à la wasatiyya. Ceux-ci sont envoyés par la suite sur l’ensemble du territoire pour en transmettre les principes.

Par ailleurs, de nombreux Etats ont fait appel au royaume chérifien dans le cadre d’accords bilatéraux de coopération pour la formation religieuse. Depuis 2013, les accords ont été conclus avec plusieurs pays frappés par le terrorisme comme le Mali, la France, le Sénégal, ou encore la Thaïlande.

L’autre ressource religieuse à même de diffuser idées du royaume selon l’étude de l’Institut Thomas More serait l’investissement massif du royaume dans les grandes manifestations soufies tel que le festival de la culture soufie, le festival de Fès des musiques sacrées ou encore la rencontre mondiale du soufisme à Madagh.

Attestant de son ouverture sur les autres religions, le roi Mohammed VI, Amir Al Mouminine, a, en outre, accueilli en mars 2019 l’autorité ultime du Vatican, le pape François.

Source : Analyse Agence Ecofin décembre 2019 

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