Tunisie : Analyse de la situation, comment le pays fait face au Covid-19 par Anis Moraï, universitaire et journaliste économique
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Denys Bédarride
jeudi 16 avril 2020 Dernière mise à jour le Jeudi 16 Avril 2020 à 06:39

Le premier cas du nouveau coronavirus a été officiellement déclaré en Tunisie le 2 mars 2020. Depuis cette date, le gouvernement, fraichement installé à la Kasbah (le vote favorable du parlement obtenu le 26 fevrier 2020), s’est attelé à imaginer la politique générale à suivre pour circonscrire le fléau et apporter les solutions nécessaires aux différents problèmes et revendications 

 

Quelles solutions aux différents problèmes et revendications que nécessitent une crise sanitaires pareille, aussi bien auprès des entreprises qu’auprès des couches sociales en quête d’assurance et surtout de réponses ?

Face au virus, la Tunisie sort l’artillerie lourde 

En dépit d’une une crise économique qui touche la Tunisie de plein fouet. Une crise qu’on peut d’ores et déjà mesurer à la croissance molle que connaît le pays (1% de croissance pour l’année 2019), une batterie de mesures économiques et sociales ont été décidées par le gouvernement le 22 mars 2020 dont l’enveloppe totale a été estimée à 2.5 milliards de dinars (850 millions de dollars). 

Si le montant global comporte les dépenses à caractère social, telles que la mise en place d’un fonds exceptionnel pour les plus démunis et pour les Tunisiens ayant des besoins spécifiques, un fonds doté de 150 millions de dinars (51 millions de dollars), force est de constater que les PME et les TPME, qui constituent l’essentiel du tissus économique tunisien, ne sont pas restées en reste. 

En témoigne la panoplie des dotations qui leur ont été allouées et qui concernent le report de paiement des charges fiscales et sociales pour trois mois, tout en aboutissant à rééchelonner les dettes fiscales et sociales sur une période de 7 ans. 

Conscient que cette crise laissera, malgré toutes les mesures prises pour soutenir les entreprises, des séquelles qui menacent leur pérennité, les pouvoirs publics en Tunisie ont pensé à mettre en place un fonds d’investissement de 500 millions de dinars (180 millions de dollars) dédié à la capitalisation et à la restructuration des entreprises touchées par la crise. 

Par ailleurs, et en vue de permettre aux entreprises partiellement exportatrice dont l’impact de la crise risque de se faire sentir en raison des circonstances qui touchent les donneurs d’ordre un peu partout dans le monde, le gouvernement tunisien a jugé utile d’augmenter leur chiffre d’affaire sur le marché local de 30 à 50%, et jusqu’à 100% pour les entreprises exportatrices opérant dans le secteur de l’agroalimentaire. 

En outre, le gouvernement a jugé utile de recourir à une amnistie fiscale et douanière, ainsi qu’à une annulation des pénalités de retard pour les entreprises exécutant des marchés publics. 

Assouplissement de la politique monétaire : une bouffée d’oxygène pour les entreprises 

Outre les mesures décidées par le gouvernement, la Banque centrale de Tunisie est intervenue pour apporter son lot de contribution pour faire face aux impacts importants du Covid-19 sur l’économie tunisienne. 

La principale mesure décidée a été incontestablement de baisser le taux directeur de la banque centrale de Tunisie de 100 points de base. 

Ce dernier est passé de 7.75% à 6.75%, non sans la crainte de voir le taux d’inflation repartir à la hausse. Une inflation qui connait depuis deux ans un trend baissier mais qui reste malgré tout élevée à 5.8% au mois de février 2020. 

La banque centrale de Tunisie a également décidé le report de six mois, le paiement des échéances de crédits bancaires pour les entreprises. 

Elle a, dans ce sens, manifesté sa volonté d’être plus clémente vis-à-vis du secteur financier en annonçant qu’elle sera moins regardante sur le ratio « loan to deposit », qu’elle a scrupuleusement appelé à être respecté par les banques. 

Par ailleurs, il faut mentionner que la banque centrale de Tunisie a décidé d’accompagner ces mesures assez contraignantes pour le secteur financier par des mécanismes allégeant le fardeau subi, notamment celui relatif au report de paiement des échéances de crédit. 

Elle a annoncé, en effet, la suspension de toute mesure de distribution de dividendes au titre de l’exercice 2019, faisant plonger le TUNINDEX, l’indice boursier de référence de la Bourse de Tunis dans un rouge écarlate, en raison de cette décision qui n’a pas été appréciée par les actionnaires des établissements de crédit qui engrangent la part de dividendes la plus importante sur la place boursière tunisienne. 

A cet effet, il est très intéressant de noter que sur les 834 millions de dinars (287 millions de dollars) de dividendes servis par toutes les entreprises cotées à la bourse de Tunis en 2019, 378,5 millions de dinars (130 millions de dollars) ont été servis par les banques cotées en bourse. 

La Tunisie, a-t-elle, les moyens de ses ambitions pour se protéger contre la pandémie ? 

D’aucuns ne doutent qu’une telle panoplie de mesures a rassuré, un tant soit peu, les bénéficiaires. 

Cependant, dans un pays où la dette publique a explosé depuis 2011, avec un budget qui connaît un déficit structurel depuis des années, des questions se posent quant à la disponibilité des ressources pour pouvoir les affecter aux dépenses prévues. 

Pour ce faire, le gouvernement entend puiser dans le budget d’investissement de l’Etat, dont la loi de finances pour l’exercice 2020 lui a alloué une enveloppe de 6 milliards de dinars (2 milliards de dollars). 

Par ailleurs, le gouvernement peut également compter sur les 400 millions de dollars promis par le FMI pour faire face à cette crise sanitaire. Il pourra bénéficier, en outre, des bénéfices de la banque centrale de Tunisie dont les états financiers pour l’exercice 2019 font ressortir un excédent qui apportera au trésor tunisien quelques 800 millions de dinars (275 millions de dollars). 

La baisse du (prix) du baril de pétrole peut également être un autre moyen pour faire des économies qui serviront à financer les mesures décidées par le gouvernement. Il est très significatif, à ce propos, de mentionner que cette baisse du baril servira à réduire le budget de compensation et le déficit de la balance commerciale dont le tiers provient des achats d’hydrocarbure sur le marché international. 

En effet, le budget de l’Etat tunisien pour l’exercice 2020 a été établi sur une hypothèse d’un baril à 65 dollars, et chaque baisse d’un dollar du prix de l’or noir est synonyme d’une économie de 128 millions de dinars (44 millions de dollars). 

Cependant, il faut noter que si la question de boucler le schéma de financement de ces mesures semble assez plausible, il n’en demeure pas moins, que nombreux observateurs craignent l’impact du coronavirus, malgré les mesures prises, sur l’appareil productif, dans le sens où la croissance sera forcément négative et un effet de domino risque de plonger le pays dans une crise économique encore plus prononcée mais qui pourrait être doublée d’une crise sociale. 

Les mesures prises par le gouvernement atténueront certainement la virulence de cette crise, mais l’économie tunisienne ne vit pas en autarcie et son arrimage à l’Europe, notamment, risque de lui faire subir la dépression que connaît le vieux continent en raison de la crise sanitaire qui touche de plein fouet les principaux pays de l’Europe. 

La diversification des clients et des fournisseurs de la Tunisie n’est pas vraiment le point fort des politiques publiques dans le pays et les appréhensions d’une débâcle économique semblable à ce qui pourrait arriver en Europe est un scénario qui hante les décideurs. 

Au niveau national, beaucoup d’observateurs critiquent, aussi, la décision de reporter le paiement des crédits bancaires de six mois et considèrent que cette mesure ne fera qu’exporter la crise au secteur bancaire qui est l’un des secteurs les plus prolifiques en Tunisie. 

Ils considèrent, à ce propos, que si cette mesure tend à baisser la pression sur la trésorerie des entreprises, il n’en demeure pas moins que dans six mois rien ne présage d’un retour à la normal s’agissant de l’activité des entreprises qui pourraient ne pas honorer leurs engagements vis-à-vis des banques. 

Ces dernières réclameront aux entreprises leurs dus hypertrophiés par les intérêts qui continueront à être comptabilisés. Des entreprises qui n’auront probablement pas pu compter sur la relance escomptée. 

Enfin, il semble que le gouvernement n’a pas apporté de réponses claires et spécifiques au secteur informel qui accapare une part importante dans l’économie tunisienne. 

A en croire l’institut de statistiques tunisien, la main d’œuvre active dans cette sphère de l’informel avoisine les 30%. Ce sont des Tunisiens qui sont en marge de l’inclusion, des journaliers qui risquent de perdre leur gagne-pain du fait de l’arrêt de l’appareil productif sans retrouver de quoi compenser la perte du revenu. 

Bien que le gouvernement ait décidé d’allouer 200 dinars (65 dollars) pour un montant total de 150 millions de dinars ( 51 millions de dollars) d’aide aux familles nécessiteuses, dont beaucoup sont actives dans le secteur informel, il semble évident que l’impact sur cette couche sociale sera plus prononcé. 

Chaque pays s’organise comme il peut pour faire face à cette pandémie mondiale, et la Tunisie ne déroge pas à cette règle. Le défi n’est pas uniquement de prendre les mesures adéquates au moment opportun, chose que le gouvernement semble bien gérer jusque-là. 

Toute la difficulté est de pouvoir manœuvrer, à temps et en retrouvant les moyens pour se faire, au fur et à mesure que la situation évolue vers le mieux, ou… vers le pire ! 

 

Rédigé par Anis Moraï, universitaire et journaliste économique

Source Agence Anadolu 

 

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