L’Afrique du Nord connaît une croissance économique honorable, souvent supérieure à la moyenne africaine, mais peine à transformer cette dynamique en emplois pour ses jeunes. Cette “croissance sans emplois” alimente l’économie informelle et nourrit les flux migratoires vers l’Europe.
Une région qui croît… sans créer assez d’emplois. Selon la CEA et le FMI, la croissance en Afrique du Nord devrait tourner autour de 4% en 2025‑2026, portée par le tourisme, l’énergie et de meilleurs flux d’investissement dans certains pays. Pourtant, cette reprise ne se traduit pas par une baisse significative du chômage des jeunes : la région affiche un taux d’environ 22 à 23% en 2023‑2025, soit l’un des plus élevés au monde. Dans certains pays, les taux dépassent même 30% pour les 15‑24 ans, et plus encore pour les jeunes femmes.
Cette situation est d’autant plus paradoxale que les systèmes éducatifs se sont fortement massifiés. Mais la croissance reste peu “intensive en emplois”, concentrée dans des secteurs capitalistiques (énergie, grands travaux, finance) qui absorbent peu de main‑d’œuvre jeune, et encore moins de primo‑demandeurs.
La génération NEET, symbole d’un gâchis de talents
Le phénomène des NEET – jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation – est particulièrement marqué. En Afrique du Nord, environ un tiers des jeunes se retrouvent dans cette situation, un niveau très supérieur à celui de l’Europe ou de l’Asie orientale. Dans certains pays nord‑africains, près de 30% des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur sont au chômage ou inactifs, signe d’un décalage profond entre l’école, l’université et le marché du travail.
La frustration est d’autant plus forte que cette jeunesse a investi dans l’éducation et porte des attentes élevées en termes de qualité d’emploi, de salaires et de mobilité sociale. Faute de perspectives, beaucoup sont tentés par le retrait, l’économie informelle… ou le départ.
Informel : la soupape de sécurité… et le piège
Face au manque d’emplois formels, l’immense majorité des jeunes qui travaillent le font dans l’informel. À l’échelle du continent, 90% des emplois jeunes sont informels, et cette proportion est également très élevée en Afrique du Nord. Ces activités – petits commerces, travail au jour le jour, services non déclarés, plateformes numériques – offrent une survie économique mais peu de droits : pas de protection sociale, pas de stabilité, très peu de financement ou de perspectives de croissance.
L’informel joue ainsi un double rôle : amortisseur social, en évitant une explosion totale du chômage, mais aussi trappe à pauvreté, en enfermant une génération dans des trajectoires professionnelles précaires, loin de la promesse d’une “émergence” annoncée depuis plus de dix ans.
Instabilité politique et manque de perspectives : le carburant des départs
Ce décalage entre promesses de croissance et réalité du quotidien nourrit un sentiment de “mal‑vie” largement documenté dans les enquêtes de terrain sur les migrations nord‑africaines. Les jeunes interrogés évoquent un cocktail récurrent : difficultés à trouver un emploi digne, corruption, manque de perspectives politiques, sentiment d’injustice et d’inégalités territoriales.
Les crises récentes – pandémie, flambée des prix de l’énergie et des denrées alimentaires après la guerre en Ukraine – ont aggravé cette perception. Elles ont frappé de plein fouet des secteurs intensifs en jeunes comme le tourisme, la restauration, les services urbains et certaines industries manufacturières. Dans ce contexte, même une reprise macroéconomique ne suffit pas à effacer la mémoire de la crise ni à restaurer la confiance.
De l’emploi local à la pression migratoire vers l’Europe
Les études sur les migrations irrégulières depuis l’Afrique du Nord convergent : ce sont moins les plus pauvres que les plus “aspirants”, souvent éduqués, connectés et urbains, qui tentent la traversée ou cherchent des voies légales vers l’Europe. Ils ne fuient pas seulement la misère absolue, mais un horizon bloqué : diplôme sans emploi, emplois informels sans perspectives, systèmes politiques jugés verrouillés.
Si les chiffres des arrivées irrégulières en Europe fluctuent selon les années et les politiques de contrôle, les “poussées” migratoires restent corrélées aux chocs économiques et à la dégradation du climat social dans les pays de départ. Tant que la croissance nord‑africaine ne sera pas davantage créatrice d’emplois décents pour les jeunes, la tentation de partir – légalement ou non – restera forte.
Un enjeu stratégique partagé entre les deux rives
Pour les pays d’Afrique du Nord, l’équation est claire : sans réduction du chômage des jeunes et de la part de NEET, le “dividende démographique” risque de se transformer en bombe sociale. Pour l’Europe, la question ne se résume pas au contrôle des frontières : elle touche à la stabilité de son voisinage, à la gestion des flux migratoires et à la construction de partenariats économiques capables de créer des emplois au Sud comme au Nord.
Au-delà des chiffres, l’histoire que racontent les jeunes nord‑africains est celle d’une génération qui travaille souvent trop tôt, trop dur, pour trop peu de résultats, et qui ne voit pas toujours comment la croissance annoncée dans les rapports se traduit dans sa vie quotidienne. C’est cet écart entre les courbes du PIB et les trajectoires individuelles qui alimente aujourd’hui, au sud de la Méditerranée, la tentation de l’exil.





















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