La Tunisie fête le 65 ème anniversaire de son indépendance. C’était le 20 mars 1956
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Denys Bédarride
mardi 23 mars 2021 Dernière mise à jour le Mardi 23 Mars 2021 à 08:42

Il y a 65 ans, Tahar Ben Ammar, côté tunisien et Christian Pineau, ministre français des Affaires étrangères, ratifiaient au Quai d’Orsay à Paris, le Protocole de l’indépendance de la Tunisie, après 75 ans d’un protectorat assimilé à une colonisation. Que d’eau a coulé depuis…

En ce mardi 20 mars 1956, les Tunisiens savouraient un jour de congé exceptionnel octroyé par l’administration, collés à leurs postes radio, dans l’attente de l’information cruciale qui devait venir de “là-bas” et qui pouvait tomber à n’importe quel moment. Rares étaient ceux, parmi eux, qui savaient que l’attente allait être longue.

Le Quintet de Bourguiba

Le même jour, dans un hôtel de la capitale française, pas loin du siège du ministère des Affaires étrangères, Habib Bourguiba était entouré de Béhi Ladgham, vice-président et Mohamed Masmoudi, ministre de l’Économie du Conseil de Tahar Ben Ammar, né après le Protocole d’accord sur l’autonomie (indépendance interne) octroyée à la Tunisie huit mois plus tôt, le 3 juin plus exactement. 

Ce sont ces deux ministres qui, depuis plus de trois semaines, parachevaient -sous les directives de Bourguiba- avec les responsables français, les derniers détails d’un document historique crucial, âprement négocié et préparé, pendant les mois précédents, par notamment Ben Ammar et Mongi Slim, son ministre de l’Intérieur, avec le gouvernement Guy Mollet. Et c’est ce duo, déjà signataire du Protocole de l’autonomie, dont le trio tunisien attendait l’arrivée de Tunis, en début d’après-midi de ce mardi 20 mars1956.

Le Quintet se réunit, s’entend sur le tableau final qui allait se dérouler, un peu plus de deux heures plus tard au Quai d’Orsay, ainsi que sur le rôle de chacun d’eux. La non présence de Bourguiba à la cérémonie officielle de la signature de l’accord sur l’indépendance de la Tunisie, est confirmée, bien qu’il en fût le principal artisan, même par ministres et président du Conseil interposés. 

Les témoignages livrent deux explications à cette abstention de celui qui allait devenir, dans les deux jours suivants, le Premier ministre du Bey puis, un an et quatre mois plus tard, le premier président de la République tunisienne. La première serait que malgré son statut de chef du Néo-Destour, le Parti qui a mené le Mouvement national et qui avait le pouvoir interne de la Tunisie autonome, il n’avait pas de titre ou de poste “officiel” dans le gouvernement dont le chef suprême était encore le Bey. La seconde, probablement plus crédible, aurait trait à la logique même de Bourguiba qui se voyait déjà en “leader” et en “Combattant suprême” qui devait se contraindre à rester dans sa chambre d’hôtel et à sacrifier l’honneur d’apposer sa signature sur le document de l’indépendance de son pays, si à côté, ne figurait pas celle du président de la République française de l’époque, René Coty, ou tout au moins, celle du chef du Gouvernement, Guy Mollet.

Or, les Français avaient décidé que ce serait à leur ministre des Affaires étrangères d’accueillir, dans son département, la cérémonie et de signer le Protocole. Ce sera donc Tahar Ben Ammar qui mettra, à 17H40, son nom sur l’acte de naissance de la Tunisie post-coloniale, solennellement déclarée souveraine “de ses affaires extérieures, de sa sécurité de sa défense et de constituer son armée”. La France gardera tout de même, une base militaire dans le stratégique port de Bizerte (60 kilomètres au nord de Tunis) qu’elle évacuera, plus de sept ans plus tard (le 15 octobre 1963).

En tout cas, l’information tombe presque immédiatement en Tunisie. Des salves de canon sont tirées dans la capitale, à 18 heures. Le pays est en liesse…

Menottez cette main qui a signé…

Dès l’aube de l’indépendance, Bourguiba mettra du coeur à l’ouvrage et placera la Tunisie sur une voie résolument moderniste, luttera contre la pauvreté, l’analphabétisme et le régionalisme, gagnera la bataille de la poussée démographique, consacrera le gros du budget dans la démocratisation et la gratuité de l’enseignement et des soins, libèrera la femme, à travers un révolutionnaire Code du statut personnel, décrié dans le reste du monde arabe mais qui a fait que la Tunisienne s’émancipât et que les premières femmes arabes pilotes, juges…soient des “filles de Bourguiba”, comme il se plaisait à le dire. 

A l’échelle internationale, il gagnait en aura et en reconnaissance, malgré la “toute petite Tunisie” en superficie, en richesses naturelles et en nombre d’habitants et ce, grâce à sa clairvoyance, à ses positions courageuses où il traitait d’égal à égal avec les grands du monde et où il se permettait de mater le pion à Abdennacer, la “coqueluche” de la nation arabe; grâce à sa politique qui consiste à aller par étapes, en persévérant et sans avoir peur de bousculer l’établi et les tabous…

Aujourd’hui encore, malgré son accaparation absolue du pouvoir, ses erreurs stratégiques en matière d’économie surtout, comme la période du collectivisme, la majorité des Tunisiens, y compris ses adversaires, lui sont reconnaissants pour les grands pas qu’il a fait franchir au pays et à l’image qu’il en renvoyait. Mais on retiendra de lui aussi sa rancoeur contre l’ancienne bourgeoisie citadine, particulièrement celle de la capitale, contre tous ceux qui lui résistaient ou pire, ceux qui refusaient de se plier à sa volonté, aussi. C’est ainsi, à titre d’exemple, qu’après avoir destitué le Bey et lui avoir intenté en 1958, un injuste procès pour collusion avec la France, il a voulu que Tahar Ben Ammar qui fut son Grand Vizir (équivalent de Premier ministre), témoignât contre lui, ce que le signataire de l’indépendance refusa. 

Aussi se retrouva-t-il, lui et sa femme, en prison puis traduit devant la Haute Cour, avec comme chefs d’inculpation, évasion fiscale et recel des bijoux de la famille beylicale, sans aucune preuve. Tahar Ben Ammar dira aux policiers, venus l’arrêter : “allez-y, menottez cette main qui a signé les deux indépendances (NDLR: interne et souveraine)”. Heureusement, lui et sa femme seront libérés au bout de quelques mois d’incarcération, sous la pression de hautes personnalités tunisiennes et françaises. Bourguiba fera amende honorable, en lui octroyant, en 1969, soit onze années après cette injustice, le Grand Cordon de l’Ordre de l’indépendance…avec ses regrets. 

Et comme il était homme à vouloir se placer au-dessus de tous, en toute circonstance, il a assorti ses regrets, à la même occasion, d’une injustifiée “grâce amnistiante”, la culpabilité de Ben Ammar n’ayant jamais été prise au sérieux.

Un satellite…Une consolation

L’âge avancé et la maladie du “Leader” qui s’est fait, au passage, introniser par le Parlement, président à vie, ont entraîné une lutte de Cour pour la succession qui aura eu des répercussions néfastes sur le climat social et, surtout, économique. Et c’est Zine El Abidine Ben Ali, son dernier et tout récent Premier ministre, qui le destituera par un coup d’État “blanc”, pour cause de sénilité.

Ce denier promettra pluralisme, libertés et démocratie mais très vite, il tombera dans les travers du militaire et du sécuritaire qu’il est demeuré. Petit à petit, il imposera un totalitarisme absolu, très mal supporté, malgré des poussées économiques appréciales et des réalisations au niveau de l’infrastructure évidentes. La corruption et l’enrichissement illicite de sa famille et de celle de sa femme ainsi que les inégalités régionales allumeront, fin des années 2010, un feu de soulèvement dans le défavorisé bassin minier (centre-ouest) qui s’étendra aux grandes villes, poussant Ben Ali à s’extrader en Arabie saoudite. C’était le 14 janvier 2011 qui allait marquer le début de ce qu’on a appelé le “Printemps arabe”.

Dix ans après, la Tunisie qui a changé de Constitution et où seules les libertés sont survenues réellement, ne cesse de s’enfoncer dans des crises politiques, sociales et économiques, jamais connues auparavant. Le chômage connaît des pics inquiétants, le pouvoir d’achat s’érode, l’endettement s’alourdit, les divergences politiques sont inconciliables, au point qu’on en est arrivé aux agressions physiques au sein même du Parlement et aucun gouvernement n’a pu redresser la barre ou donner une lueur d’espoir… 

Mais au moment où la barque est en train de tanguer dangereusement et comme à nulle autre époque, de jeunes compétences tunisiennes de la société Telnet Holding, spécialisée en ingénierie et conseil en technologies, apportent une consolation, à travers le satellite Challenge One, fabriqué avec des capacités 100% locales, qui utilisera pour la première fois au monde, le protocole LoRa dans les communications spatiales. 

Challenge One a été lancé le 20 mars, à 7H10 du cosmodrome de Baïkonou au Kazakhstan et sera mis en orbite par la fidèle Soyuz 2, grâce à une coopération avec la Fédération de Russie qui veut faire de la Tunisie un Pôle africain pour l’industrialisation d’une nouvelle génération de satellites.

Source Agence Anadolu 

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